Depuis le lancement de ChatGPT en 2022, la puissance de l’intelligence artificielle (IA) générative captive le monde. Ce qui n’était au départ qu’un sujet de conférences sur les nouvelles technologies est devenu un incontournable dans l’entreprise. L’IA a dépassé le stade d’une simple tendance de marché pour devenir un véritable changement de paradigme à l’échelle mondiale. Les entreprises revoient leurs priorités pour intégrer l’IA dans leurs opérations, et les pays élaborent des politiques stratégiques pour s’assurer une place dans ce nouvel ordre.
En tant que directeur du réseau mondial SAP Labs, je suis de près les innovations des pays à travers le monde. Dans un paysage en constante évolution, deux géants jouent un rôle de premier plan dans l’orientation de la trajectoire de l’IA : les États-Unis et la Chine. Les États-Unis continuent de mener la danse dans la recherche fondamentale et dans le dynamisme du secteur privé. Le modèle chinois offre une stratégie différente en vue de progrès rapides guidés par l’État.
Décodage de l’ascension de l’IA en Chine
L’avancée rapide de l’écosystème de l’IA en Chine dans de nombreux domaines ne tient pas à une seule politique ou percée, mais à une stratégie concertée et multidimensionnelle, fondée sur trois piliers essentiels.
- Un moteur de politique stratégique : le gouvernement chinois encourage et dirige l’IA. Le Plan de développement de l’intelligence artificielle nouvelle génération de 2017 était une déclaration d’intention, affirmant l’ambition claire de la Chine de devenir leader mondial en intelligence artificielle d’ici 2030. Cette approche descendante fournit une direction claire et mobilise un important financement, créant ainsi un puissant moteur, à la fois pour la recherche et la commercialisation.
- Une infrastructure puissante : l’IA a besoin de données et d’une puissance de calcul immense pour se développer. Dans cette optique, la Chine a effectué des investissements considérables dans son infrastructure numérique. En 2019, le déploiement du plus grand réseau 5G au monde n’avait pas seulement pour objectif d’accélérer les téléphones mais visait aussi à créer une infrastructure à haut débit et faible latence destinée à l’Internet des objets, aux villes intelligentes et aux systèmes autonomes, tous alimentés par l’IA. Aujourd’hui, la Chine compte 4,4 millions de stations de base 5G, soit près de la moitié du parc mondial et environ 10 fois le nombre de stations recensées dans l’UE ou en Inde.
- Un écosystème d’innovation hyper-focalisé : la vision du gouvernement chinois se concrétise par un écosystème de pôles technologiques et de modèles nationaux. La création d’une Équipe d’IA nationale a encouragé l’hypercroissance d’entreprises qui sont aujourd’hui des concurrentes à échelle mondiale, des géants établis aux nouveaux acteurs tels que DeepSeek. Une caractéristique déterminante de cet écosystème est son orientation vers des applications industrielles concrètes. La Chine est désormais en tête pour les brevets d’IA et l’on peut observer comment la création de propriété intellectuelle se traduit par des applications concrètes, de la fabrication intelligente aux percées récentes en robotique humanoïde.
Bien sûr, le parcours n’est pas sans embûches. La Chine fait face à d’importants obstacles, parmi lesquels les contrôles à l’exportation des États-Unis sur les semi-conducteurs avancés, la réticence du bassin mondial de talents de l’IA à aller s’installer et travailler en Chine et les problèmes liés à la fragmentation des données. Toutefois, le pays met activement en œuvre des mesures pour parvenir à l’auto-suffisance et rationaliser l’accès aux données. Pour garantir une croissance durable, le gouvernement a également fait d’importants efforts dans le domaine de la gouvernance de la sécurité de l’IA et le contrôle des données, qui ont culminé récemment avec l’initiative AI Plus, qui définit une trajectoire de développement claire d’ici 2035.
La Chine continue de viser le leadership mondial en IA grâce à un mélange d’initiatives et de financements pilotés par l’État, à l’élaboration d’un cadre réglementaire strict et à la définition de priorités de long terme fixées de manière descendante. L’avenir nous dira dans quelle mesure cette stratégie permettra de surmonter les enjeux liés à la flexibilité réglementaire, à l’attraction des talents et à la confiance mondiale dans ses systèmes d’IA.
Le paysage canadien de l’IA : le paradoxe d’un pionnier
Le Canada a une position fière et unique dans l’histoire de l’IA. Il a été le premier pays au monde à adopter une stratégie nationale sur l’intelligence artificielle, preuve de sa vision et de son esprit pionnier, ce qui s’est traduit par des atouts tangibles en matière de gouvernance et d’éthique, d’investissements privés robustes et de disponibilité des données.
Le Canada se classe régulièrement parmi les premiers au niveau mondial pour son approche réfléchie de la gouvernance et de l’éthique de l’IA. Le pays se distingue par sa capacité à attirer des investissements privés, alimentant un écosystème dynamique de jeunes entreprises. Le Canada a par ailleurs créé un cadre solide pour l’accès aux données qui soutient la recherche et le développement.
Cependant, un paradoxe est apparu : malgré ces bases solides, le Canada est confronté à des défis en matière de formation large à l’IA et de sensibilisation du grand public à l’IA. Les citoyens expriment de vives inquiétudes quant aux effets potentiellement négatifs de l’IA, ce qui peut créer un climat hésitant vis-à-vis de son adoption. Tandis que la Chine adopte massivement l’IA, le Canada fait face à des réticences.
Étapes pratiques pour l’avenir de l’IA au Canada : de la prudence à l’action
Le Canada peut adapter certains aspects du cadre chinois tout en préservant le dynamisme vital de son secteur privé et ses valeurs démocratiques. Il peut tirer des enseignements du modèle et de l’exécution stratégique de la Chine. Le Canada peut prendre trois mesures immédiates pour accélérer le déploiement de son IA.
- Adopter l’ouverture, guidée par la prudence: l’approche prudente et éthique du Canada en matière d’IA constitue un atout mondial. Cette prudence doit s’accompagner d’une ouverture et d’une ambition renforcées. Par exemple, le pays pourrait faire évoluer le débat national de « Quels sont les risques? » vers « Comment réduire les risques tout en tirant parti des opportunités? » Choisir la collaboration plutôt que l’appréhension est un impératif stratégique qui mérite une analyse approfondie.
- Favoriser les partenariats intersectoriels pour l’application: la réussite de la Chine constitue une leçon puissante sur la synergie entre l’État, l’industrie et le monde académique. Le Canada peut dynamiser son propre écosystème en proposant des incitations plus fortes aux partenariats intersectoriels, centrés spécifiquement sur l’application industrielle et la commercialisation. Les brillantes recherches des universités canadiennes pourraient être reliées aux besoins concrets des secteurs de la fabrication, des ressources naturelles et de la santé. La recherche et le développement soutenus par l’État et l’innovation des entreprises ne s’excluent pas mutuellement. Le juste équilibre accélérera la commercialisation.
- Répondre à l’appel et trouver l’océan bleu du Canada : j’en viens à une dernière question ouverte pour vous, innovateurs, décideurs politiques et dirigeants d’entreprise du Canada. L’heure de l’observation passive est révolue. Quelles mesures les grands esprits du Canada peuvent-ils prendre pour évaluer la situation actuelle et identifier de nouvelles opportunités afin de trouver l’océan bleu du Canada?
La vision nationale unifiée et descendante de l’IA en Chine ainsi que la priorité qu’elle donne à l’application à grande échelle ne peuvent être copiées nulle part ailleurs. Chaque pays doit tracer sa propre voie, une voie qui reflète ses priorités spécifiques, ses valeurs sociétales et son système juridique. Le Canada, par exemple, dispose d’un ensemble différent mais tout aussi puissant d’ingrédients : une recherche pionnière, une solide boussole éthique et un secteur privé dynamique. En combinant ces atouts avec une stratégie audacieuse de relance axée sur l’adoption et la collaboration, le Canada peut non seulement participer à l’avenir de l’IA, mais aussi contribuer à le diriger.



